Ces batailles électorales sanglantes : Lille 1983, l’affrontement Mauroy-Chauvierre

Mercredi 26 septembre 2018 // Bruno CHAUVIERRE

HISTOIRE POLITIQUE.
L’histoire régionale regorge de grands combats électoraux… sanglants. Durant l’été, DailyNord va vous en raconter quelques-uns. Premier de cordée : la bataille des Municipales à Lille en 1983. Pierre Mauroy, alors Premier Ministre, affrontait Bruno Chauvierre. Une campagne agitée…

A ranger au rayon apocalypse.

La campagne lilloise de 1983 restera dans les annales des Hiroshimas électoraux. Premier ministre en souffrance dans l’opinion pendant le tournant de la rigueur et la vague de déceptions qui s’ensuivit, Pierre Mauroy croise le fer dans sa ville avec un certain Bruno Chauvierre, un homme à plusieurs visages. Et qui se laissera quelque peu griser par le vent de la politique pour s’en aller tutoyer la face sombre. Ancien compagnon de route des communistes, natif du Cher, sportif, cet universitaire en psychologie a fait ses classes lilloises sur la liste de Norbert Segard en 1977, challenger centriste de Pierre Mauroy, et qui apprécie son look d’acteur de cinéma et son positionnement presque centre gauche.

“Les socialistes perdent le Nord”

Six ans plus tard, il est désormais à son compte. Son itinéraire se radicalise au RPR de l’époque sous l’influence des Pasqua et Pons qui ne passent pas pour mettre de l’eau douce dans leur vin autoritaire. Le giscardien Jean-Pierre Raffarin, qui joue les gourous (on ne dit pas encore spin doctor), lui concocte slogans et petit opuscule – “Les socialistes perdent le Nord” – qui lui permettent de se positionner au coeur d’un électorat populaire décu par le socialisme de 81 et d’une bourgeoisie revancharde. De plus, son habileté manoeuvrière l’autorise à rassembler large du centre à la droite de la droite. Le Front national balbutiait encore et l’étiquette gaulliste trouvait encore plus que quelque résonance.

Chauvierre fit peur.

A gauche, c’est le branle-bas de combat. Les écolos tout juste émoulus de la matrice de Dame Nature, avec qui Mauroy ne s’entendait pas passent à l’offensive et visent la barre de 5 % qu’ils franchiront. Une liste de droite surgit inopinément. Un certain Jean-Claude Puchaux – qui fera tout de même 2, 7% – joue les dissidents diviseurs nanti d’un pedigree “socio-professionnel” et mord sur le bloc Chauvierre. On le dira téléguidé par le PS. Il y avait le feu au lac socialiste. Avec 42,9 % au premier tour contre seulement 46,3 % au premier ministre-maire et 47,2% au second tour, Chauvierre certes battu avait de bons scores, les meilleurs recensés par la droite à Lille jusqu’à présent. La droite n’était pas coupée en deux par le Front national et allait au feu quasi rassemblée. Chauvierre, en délicatesse avec le RPR, se retrouva sur la liste FN aux législatives à la proportionnelle de 1986. CQFD ?

Un théâtre démocratique agité

Voilà pour l’arithmétique électorale. Le théâtre démocratique sera beaucoup plus agité. Ainsi, quelques semaines avant le scrutin, un tract anonyme circula dans les rédactions dénonçant le supposé “vice, l’immoralité et le sadisme” du candidat Chauvierre. L’auteur était ni plus ni moins qu’un co-listier de ce dernier. Disparu il y a quelques années, Gérard Saint-Martory, ancien gros bras de l’haltérophilie – il fut champion d’Europe – et dont les espoirs de figurer en bonne place sur la liste avaient été déçus, voulait se venger. Il faut dire que l’univers de la liste Chauvierre ne faisait pas dans la dentelle. Et empruntait autant à celui des pieds nickelés que du Parrain. Droite dure. On vit resurgir des méthodes brutales et apparaître de sombres silhouettes que l’on attribua au service d’action civique dissous deux ans auparavant par le pouvoir socialiste après la tuerie d’Auriol et dont nombre de membres souffraient de désoeuvrement. On prononça le nom de Gilbert Lecavellier, l’un des piliers de l’officine para-politique et para-policière née sous le régime gaulliste, et qui, hypothèse, aurait pu être “enrôlé “par les deux camps pour y semer la zizanie, au gré des alliances et des mésalliances. Double jeu ? Agent retourné ? Dérive personnelle ? Qui sait.

L’apothéose – si l’on peut dire – ce sera, entre les deux tours, l’incendie toujours non élucidé – de la maison du candidat à Wattignies et dont le jeune fils sera menacé. Les hypothèses fleurirent comme orties sur un talus abandonné. Comme pour l’assassinat de JFK , il faudra encore attendre quelques années pour savoir…

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